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juin

Vice Versa, de Pete Docter et Ronaldo Del Carmen

Par Manu ·  Etiquette(s) : Film Pixar Psychologie  ·  2 commentaires

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Sur le web, on abuse souvent des superlatifs : tout est “incroyable”“génial”“épique”… Mais ici, j’ai quand même envie de parler d’un coup de maître de la part de Pixar.

Avec Vice Versa ("Inside Out"), on rit​, on pleure, on apprend des choses sur les théories contemporaines des émotions et de la personnalité. Pete Docter montre ce qui se passe dans la tête des gens, où nos actions sont décidées dans une grande salle de contrôle occupée par cinq personnages étranges : la colère, le dégoût, la joie, la peur, et la tristesse.

Chaque émotion donne son avis et les décisions sont prises de façon organique,
même si une émotion est clairement la chef du groupe.
Les émotions aux commandes, dans Vice Versa

Le film suit Riley, une jeune fille de 11 ans qui vient de quitter son Minnesota natal pour s’installer avec ses parents à San Francisco. Mais alors que ses cinq émotions découvrent leur nouvel univers, Joie & Tristesse disparaissent de la salle de contrôle, laissant les trois autres complètement désemparés.

Tristesse ?

On constate rapidement que Tristesse n’a pas vraiment sa place : tandis que les autres contribuent à leur façon aux prises de décisions, Tristesse joue surtout le rôle d’élément comique en causant des problèmes par sa maladresse. Joie, tout particulièrement, pense qu’elle ne sert à rien et cherche à tout prix à l’éloigner des commandes, quitte à devenir cruelle.

Sur ce point, je rejoins complètement l’analyse de Rebecca Pahle pour Nerd Approved (en anglais), dont je vais traduire un extrait ici :

Joie ne comprend pas Tristesse, elle est même un peu dure avec elle. Elle l’ignore constamment non pas par méchanceté, mais parce que Joie, la reine des optimistes, ne comprend pas pourquoi Riley aurait besoin d’être triste.

Pour quelqu’un qui a souffert de dépression, ça m’a vraiment touché. Car il y a dans notre société cette idée aussi omniprésente que fausse, qu’on devrait être contents en permanence. Vous pouvez être triste de temps en temps, mais quand ça arrive, vous avez intérêt à vous secouer, et vite ! C’est quelque chose qu’il faut combattre, ne jamais accepter. Qui voudrait être triste plutôt que gai ? La tristesse est inutile, voire indicatrice d’un défaut de caractère.

La tristesse est une faiblesse.

Rebecca Pahle, Pixar’s Inside Out:
This Is How You Talk To Kids About Depression

Sans dévoiler la suite de l’histoire, le film montre également à quoi peut ressembler une dépression, et ce n’est pas — comme on pourrait le croire — le moment où Tristesse est aux commandes, c’est quelque chose de complètement différent.

Mais Vice Versa reste un film pour enfants (et grands enfants), donc Joie fini par comprendre le rôle de son amie bleue, et la catastrophe est évitée. Après tout, on sait que Tristesse a un véritable rôle à jouer quand on voit la scène du dîner avec ses parents, où on découvre les dix émotions aux commandes de sa mère et son père. Le chef des émotions de son père est sa Colère, mais chez sa mère, c’est la Tristesse, et elle n’est pas dépressive :)

Image tirée du film Vice Versa

La Tristesse nous permet de ressentir des émotions indispensables telles que la culpabilité, le remord, l’empathie, le deuil…

Science

Le film se base sur de vraies théories scientifiques, comme cette analyse scientifique de François Pérusse [vidéo youtube] [gag].

Même s’il s’agit d’une fiction, les auteurs voulaient se baser sur des théories réelles décrivant les émotions et la personnalité. Ils ont fait appel à Dacher Keltner, professeur de psychologie à l’université de Californie à Berkeley, et à son mentor Paul Ekman, pionnier en recherche sur les émotions (et tout particulièrement sur les "micro-expressions", ces mouvements à peine perceptibles du visage qui peuvent montrer ce que l’on ressent).

Il existe plusieurs théories faisant l’inventaire des émotions humaines, avec différentes façons d’imaginer les liens entre elles : est-ce que chaque émotion a son contraire ? Est-ce qu’il y a un très grand nombre de sentiments, ou est-ce qu’il s’agit de variantes de quelques émotions de base ?

Une théorie des émotions humaines : la roue de Plutchik
Une théorie des émotions humaines : la roue de Plutchik

Paul Ekman identifie 6 émotions, mais "la surprise" n’a pas été retenue pour jouer dans Vice Versa (Pete Docter a jugé qu’elle était trop similaire à la Peur[1]).

Keltner s’est dit très satisfait par le film[2][3], qui a pu montrer l’importance de chaque émotion, et qu’on a une émotion dominante (qui peut changer avec les années).

Vice Versa fait également la part belle à la mémoire, en représentant chaque souvenir comme une sorte de globe translucide. Certains aspects de cette métaphore ont plu aux spécialistes[4][5], notamment le fait que les souvenirs peuvent être modifiés (en particulier leur connotation émotionnelle) lorsqu’on les rappelle, et que certains souvenirs nous marquent tout particulièrement, les "core memories".

En revanche, notre mémoire est très interconnectée ; la représentation de chaque souvenir par une sphère individuelle ne fonctionne pas très bien, à part bien sûr pour porter à l’écran une superbe aventure, aussi drôle que bouleversante smiley clin d'œil.

Pour tout ça, j’offre à ce film la note maximale de :

5 émotions sur 5
Peur Tristesse Joie Dégout Colère

 

Manu


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Commentaires

1. le 22 juil. 2015 (15h31), par  asn83  :

Merci pour cet article extrêmement intéressant, qui m'aura ouvert de nouveaux horizons vis à vis de ce film.

Je n'avais pas exemple par réalisé que l'émotion principale de la mère était la tristesse. J'imagines que c'est aussi quelque chose qui peut évoluer au cours de la vie. Sans être dépressive, il est possible que le personnage soit en deuil vis à vis de tous les changements vécus par la famille, elle aussi ayant surement laissée de belles choses derrière elle. De plus elle doit être préoccupée par les réactions de sa fille et les problèmes de son mari... Mais peut-être qu'à une autre période c'est une autre émotion qui sera prépondérante. 

L'idée que dans l'absolu toutes les émotions sont utiles m'a vraiment marquée. Mes recherches personnelles commencent à me faire réaliser à quel point il est indispensable de laisser à ses émotions le droit de s'exprimer. Il ne sert à rien de vouloir les enfermer dans un petit cercle, elles mettront juste plus force à se faire entendre par la suite. Je prend également conscience que laisser ses émotions s'exprimer ne veut pas dire se laisser submergées par elles, au contraire.

Je ne connaissais pas la roue de Plutchik. Tout un programme ! En me renseignant rapidement sur le sujet j'ai vue qu'elle était notamment utilisée par les écrivains pour rendre leurs personnages crédibles, mettant en scène certaines situations avec combinaisons d'émotions qui conduisent à certaines réactions "logiques".  

2. le 26 juil. 2015 (22h50), par  asn83  :

J'ajouterais sur le sujet, cette conférence TED tout à fait à propos quand à l'importance de "bien traiter ses émotions":

http://www.ted.com/talks/guy_winch_the_case_for_emotional_hygiene

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